Entropie : désordre et couleurs chez Teodora

En physique, l’entropie permet de quantifier le désordre au sein d’un système. C’est également le titre de l’actuelle exposition présentée à la Teodora Galerie ! Dans cet espace habitué à la présence d’artistes plasticiens classiques, un vent de renouveau souffle : Hanna Ouaziz, fondatrice de l’agence H.Art et curatrice d’expositions prend la direction de la galerie, bien décidée à en bousculer les règles. Cette exposition « Entropie » (du 10 avril au 1er juin) annonce avec tambours et trompettes le changement de ligne artistique qui fait la part belle à l’art urbain ! Sont présentées les œuvres de quatre artistes urbains avec qui Hanna Ouaziz a l’habitude de travailler : Onsept et Tempo du crew NOK, ainsi que le désormais réputé Seize Happywallmaker et son comparse Nicobaro. Continuons à présent notre envolée chaotique à la découverte de l’exposition :

L’air est électrique en ce début de soirée du 10 avril, jour du vernissage. Arrivé nonchalamment Rue de Penthièvre, je vois la foule se presser devant la vitrine illuminée de la Teodora Galerie. Les rires fusent, le bruit des verres qui s’entrechoquent résonne, le sourire est aux lèvres de tous. J’arrive tant bien que mal à me frayer un chemin au milieu des conversations enflammées tandis que deux enfants jouent et se roulent par terre : quel chaos ! L’exposition mérite décidément bien son titre !

Onsept et ses fragments urbains

Soudain, sollicité par des visiteurs, amis et artistes, Onsept se lance dans une explication technique et iconographique des œuvres qu’il présente à l’exposition. Graffeur et artiste autodidacte de la scène parisienne, Onsept partage avec Tempo le même crew NOK, depuis la fin des années 90. Formé dans la rue et nourri d’un imaginaire visuel urbain saturé par la foule, Onsept tente de capter le dynamisme de ce qu’il voit.

Onsept, Señorita, acrylique et aérosol sur toile, 73 x 92 cm

« Je m’inspire de ce qui m’entoure, Paris est ma source d’inspiration. La façon de se tenir, de marcher, etc.. J’observe les gens, j’imagine leur vie. »

S’étant affranchi du writing traditionnel, l’artiste concentre ses efforts dans la représentation de la figure humaine. Les passants qu’il croise dans les rues ou les transports en commun deviennent autant de modèles fugitifs dans ses toiles qui allient bombe aérosol et pinceau. Son style subtil navigue entre lignes de force, déstructuration à la manière néo-cubiste et teintes pastels où ses personnages oniriques semblent flotter.

Onsept, Lévitation, acrylique et aérosol sur toile, 65 x 81 cm

Tempo ou l’éloge de l’éphémère

Face à lui, une toute autre poésie est à l’œuvre ; une poésie macabre que n’aurait certes pas renié Baudelaire. Tempo, tout de noir vêtu, cagoulé et ganté, fait figure de spectre anonyme au sein des mines réjouies des visiteurs. En continuité de sa précédente exposition Memento Mori, organisée par l’agence H.Art, l’artiste expose une série de quatre toiles mettant en scène de bien étranges crânes. Fasciné par l’écoulement du temps (d’où il tire d’ailleurs son blaze), Tempo s’inscrit ici dans la tradition millénaire des vanités, ces œuvres allégoriques où la mort et le caractère éphémère de la vie sont symbolisés par différents éléments (crâne, bulle, fleur, etc.). Le genre connaît un engouement marqué au XVIIe siècle en France et dans les Flandres, Tempo revendique d’ailleurs comme influence le peintre Sébastien Stoskopff (1597-1657).

Tempo, Y, acrylique et aérosol, 65 x 81 cm

Cependant le graffeur tient à rester clair quant à ce type d’iconographie, précisant qu’il s’agit :

« D’un genre pictural qui rend hommage à la vie et non à l’idolâtrie de la mort. J’essaye de saisir la beauté d’un instant si court soit-il à l’échelle de l’univers. »

Ainsi, la double vanité consistant à représenter une bulle sous forme de crâne devient le symbole clef de l’artiste au sein de cette série. Ce style si particulier où la maestria de la représentation des reflets tend vers l’illusionnisme, Tempo l’a forgé de manière empirique au Japon en utilisant des bombes domestiques peu couvrantes (c’est de la même manière que la célèbre graffeuse MadC découvre les effets de transparence pour ses graffs à l’aspect aquarellé). Dans la série présentée à l’exposition, Tempo questionne le rapport au temps et à la mort chez les différentes religions. Nous découvrons en effet sur les crânes, le reflet de haut-lieux de foi pour les trois religions abrahamiques ainsi que pour l’hindouisme.

Tempo, M, acrylique et aérosol, 65 x 81 cm

Seize Happywallmaker : shaman spatial

Il s’agit cependant d’une toute autre forme de spiritualité quand nous posons enfin nos yeux sur les sculptures murales bigarrées de Seize Happywallmaker, réalisées en collaboration avec Nicobaro. Figure incontournable du street art abstrait, le travail de Seize est le fruit d’une réflexion nourrie d’une infinité d’influences : graffiti, bande-dessinée, avant-gardes artistiques du début du XXe siècle, cartes et circuits de fils électroniques. Ses réseaux de formes et de lignes colorées forment un style si particulier que l’artiste n’a guère besoin de laisser son nom sur les œuvres qu’il réalise dans les rues. Si certains perçoivent dans les œuvres de Seize un aspect totémique dont les signes imbriqués forment d’étranges mandalas, l’artiste confesse sa fascination pour les crop circles, agroglyphes et autres géoglyphes. Ces immenses réseaux d’images produits à même le sol, pouvant s’apparenter au land art actuel et que l’on retrouve en divers endroits du globe mais principalement en Amérique. Or, si les archéologues ont tranché la question, les fans de X-files et autres amateurs de S-F prennent plaisir à imaginer que ces immenses symboles sont le témoignage de communications extra-terrestres. L’artiste s’amuse d’ailleurs à jouer les fous abductés :

« Je pars du principe que l’observateur découvre une œuvre créée par des extra-terrestres […] Je n’ai à signer aucune de mes fresques… Enfin je veux dire celle des extra terrestres ! A force de faire des voyages dans leur vaisseau interstellaire je perds la mémoire à cause des rayons gamma. »

Seize Happywallmaker & Nicobaro, Mandala interactif : Rencontre du troisième type, Acrylique sur bois découpé avec système d’interaction lumineuse électronique, 115 x 115 cm

A mi-chemin entre motifs mystiques et technologies futures, Seize Happywallmaker expose parmi les œuvres de la galerie, l’installation Mandala interactif : Rencontre du troisième type où des capteurs à infrason proposent des signaux lumineux selon ce qu’ils perçoivent, communiquant visuellement avec le visiteur. Cette œuvre réalisée avec l’aide de Nicobaro s’inscrit dans la même logique que l’Astroglyphe présenté en 2017 au LAB14 où des capteurs tactiles permettaient de faire évoluer les motifs d’une immense sphère installée au cœur du bâtiment.

Seize Happywallmaker & Nicobaro, Astroglyphe, Sphère avec projection lumineuses et système de commandes, LAB14

En définitive, la Teodora Galerie est un nouvel espace d’exposition où les artistes urbains peuvent trouver une tribune à mi-chemin entre galerie traditionnelle d’art contemporain et espace en perpétuel renouveau. Une programmation intéressante est à surveiller de près avec une prochaine exposition scindée en trois actes et articulée autour de la question de la représentation féminine contemporaine. Seront ainsi présentées, entre le 5 juin et le 31 août, les œuvres de cinq artistes issus de formations variés. De quoi ajouter chez Teodora, un peu plus de désordre, pour notre plus grand plaisir…


Sources :

ANONYME, « Tempo Nok », Le Presse Cervelle, 29/10/17 (https://www.le-presse-cervelle.com/single-post/2017/10/29/LArtiste-de-la-Semaine)

DELACÔTE Claire, « Les circuits hypnotiques de Seize Happywallmaker », Artist UP, 11/10/2016 (https://www.artistup.fr/articles/905/les-circuits-hypnotiques-de-seize-happywallmaker)

DELMAS Paul [dir.], LAB14 : l’ouvrage, Paris, ILL=art, 2017 [192p.].

DE BRYE Élise, « Un nouveau regard sur l’Art urbain chez Teodora Galerie », ArtistikRezo, 09/04/19 (https://www.artistikrezo.com/art/un-nouveau-regard-sur-lart-urbain-chez-teodora-galerie-2.html?fbclid=IwAR02W_-wllN5F4ofwJ3jqZbPA5AfI4x-p-iGlC51NNHjobDpise1G04KPCs)

GRANOUX Olivier,, « Tempo Nok, le bull(e)dozer du street art », Télérama, 20/09/18 (https://www.telerama.fr/sortir/tempo-nok,-le-bull%28e%29dozer-du-street-art,n5810531.php)

IELLI Pénélope, « L’artiste ONSEPT », Urban Art Paris, 16/05/18 (http://urbanart-paris.fr/2018/05/onsept-nous-devoile-son-solo-show-monde-interieur-street-art/)

Infos Pratiques :

Teodora Galerie – 25 Rue de Penthièvre – 75008 Paris

Exposition Entropie du 10 avril au 1er juin 2019

Site de la galerie: http://teodora.fr/

Page FB de la galerie : https://www.facebook.com/pages/category/Art-Gallery/Teodora-Galerie-190730447669799/