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Interview avec Théo Lopez – « Hidden Sides »

Salut Théo, on est à deux pas de la galerie Art & Craft dans le 13e arrondissement, et si Urban Art Paris est venu à ta rencontre aujourd’hui c’est pour en savoir plus sur toi et ton solo Show qui a lieu jusqu’au 27 octobre.

Avant de commencer, tu peux nous raconter ta rencontre Urban Art

Ça va faire presque deux ans c’était pour le festival Label Valette ! Je suis intervenu dans les premiers, pour faire une chambre des dortoirs et ensuite on a enchaîné sur un autre projet avec Olivia ma collègue d’atelier.  C’était à Villejuif sur un chantier Bouygues avec aussi Astro, Asto, Zdey, pour faire une résidence étudiante.

L’idée c’était qu’un artiste réalise un étage. Déjà le projet était complètement différent de ce dont j’ai l’habitude. Travailler dans des couloirs alors que je taff plutôt en extérieur… En plus de ça on est intervenu en pleine période de chantier ! On était avec les casques de sécu, les chaussures, les gilets jaunes à travailler avec les ouvriers, et c’est ça qui est super ! C’est de s’adapter à toutes situations.

En plus, c’était la première fois que je réalisais une anamorphose ! L’idée du projet c’était qu’à chaque étage au niveau de l’ascenseur, que tu regardes à droite ou à gauche, le long des couloirs t’avais une anamorphose. Gros challenge, on a super bien bossé, je suis super content et longue vie à Urban Art !

Les débuts – L’amour du trait

Est-ce que tu peux te présenter et me raconter un peu ton parcours ? 

Alors j’ai intégré un collectif d’artistes à l’âge de 18 ans : le 9ème Concept. C’est un collectif qui a une trentaine d’années et qui a démarré début 90. A la base c’est trois potes qui ont décidé de travailler ensemble, de faire des projets artistiques libres et le tout principalement dans la rue. Ils ont commencé avec comme support des stickers, en les collant un peu partout, aujourd’hui ça peut paraître logique, mais à l’époque ça se faisait pas tant que ça. Ils étaient dans les premiers et de fil en aiguille ils se sont fait repérer et on leur a proposé des projets. Notamment Mike Sylla, un créateur africain qui a fait une collection complète de blousons à partir de leurs créations. Et en gros ils peignaient en live les blousons pour le défilé.

Collectif multidisciplinaire ou tous peintres ?

A la base, c’était vraiment la peinture, pour les trois et petit à petit y’a d’autres artistes qui se sont greffés au collectif, aujourd’hui on est une douzaine, avec une ouverture à d’autres artistes sur des projets plus ponctuels, principalement des peintres, des graffeurs ou des tatoueurs mais essentiellement autour du trait. 

Alors après y’a Matthieu Dagorn qui s’est mis à la sculpture par exemple et c’est le premier du collectif 

« On a d’ailleurs pu voir sa magnifique chapelle au Domaine (Label Valette) évènements d’Urban Art » (ndlr)

« Autour du trait » tu peux développer

Alors si vraiment il devait il y avoir un lien entre les artistes du collectif, c’est vraiment ça, c’est l’amour du trait, la recherche de son trait. D’ailleurs quand j’ai commencé, j’avais 18 ans, j’étais hyper motivé, mais j’avais pas de « talent » en particulier, enfin je dessinais déjà, mais dès le départ, le but du jeu c’était de trouver ma ligne et c’est vraiment un mot récurent chez nous, il faut travailler sa ligne.

 Vous êtes des surfeurs en fait ?

Un peu ouais, on peut dire ça comme ça ahaha. Depuis la ligne, chacun suit sa voie et moi aujourd’hui de la ligne j’ai évolué vers la couleur. Maintenant c’est même la couleur qui me donne ma ligne plus que le travail de la ligne elle-même. C’est une recherche de contraste, j’ai changé de point de vue.

Pour certain c’est un expo, un film, une rencontre, dans ton cas quel a été le déclic ?

J’ai toujours aimé dessiner, j’appréciais les univers graphiques, que ce soit du dessin animé ou autre, mais c’est vraiment la rencontre avec le 9eme Concept qui m’a donné envie de tout donner. Après mon souvenir le plus lointain c’était au CP qu’une copine dessinait des personnages de comics et je me suis mis au stylo bic au crayon à papier… Après pour la peinture ça s’est fait plus récemment, il y a cinq ans. Quand j’ai commencé je faisais du body painting, après sont venus les murs puis je suis arrivé sur la toile.

Ce que j’adorais c’était de passer sur différents supports et de travailler ma ligne sur ces supports.

Ah, parce que aussi bien en dessin qu’en body painting, ton travail était déjà similaire à ce que tu fais aujourd’hui ? 

Ouais, j’étais déjà dans la recherche de ma ligne, je travaillais sur la symétrie. Après quand je suis passé sur la toile et les murs, qui sont pour moi des supports similaires, ça m’a amené à aller plus en profondeur, plus en focus à l’intérieur du motif dans une recherche de matière, ce qui m’a amené à l’abstraction. 

En gros, aujourd’hui mon travail je le vois un peu comme un zoom sur mon travail d’avant, c’est comme si j’isolais une partie d’un de mes motifs hyper complexes. A la base, je travaillais sur une ligne ou deux et j’allais voir ce qu’il se passait à l’intérieur comme si je prenais un microscope et que je me rendais compte qu’il y avait de la vie à l’intérieur.

Super intéressant ! Quels sont les artistes qui t’ont influencé dans ton travail ?

Déjà forcément Kandinsky, dans le travail de l’abstrait. J’ai même été plus influencé par ses écrits que par ses toiles, et lui il appelait pas ça de l’art abstrait, mais de l’art concret. Car pour moi mes tableaux sont vivants, presque réels, ce sont des images difficiles à cerner, mais j’y vois des silhouettes, des paysages, des espaces.. Après tout vient se mélanger donc c’est ça qui rend l’oeuvre abstraite, mais il y a des présences comme si je dessinais des personnages.

D’autres noms à nous lâcher ? 

Soulages, ça me parle beaucoup, son travail de la matière, son focus sur une couleur je trouve ça passionnant. Un artiste que j’adore vraiment c’est Hans Hartung, un artiste allemand, qui lui fabriquait ses propres outils, il allait par exemple tremper une chaîne dans de l’encre et la disposer sur une feuille ! Il perçait des trous dans un tuyau d’arrosage pour peindre et cette idée de fabriquer ses outils c’est un truc que j’ai pas encore poussé mais qui m’intéresse vraiment.

J’utilise déjà des techniques mixtes, avec des spatules ou autre, parfois je scotch plusieurs rouleaux ensemble pour avoir des effets particuliers, j’utilise des chiffons. 

Les dessous du talent

Est-ce qu’il y a une logique derrière ton travail, est-ce que tu suis un process ? 

C’est une logique d’impro. Quand je commence une toile je ne sais absolument pas où je vais, ni à quel moment je vais m’arrêter et c’est ça que j’aime. 

En fait ce que je travaille c’est l’accumulation de couches. Je vais choisir deux ou trois couleurs que je vais disposer de façon totalement lâchée, à la bombe ou au rouleau. Une fois sec, je vais disposer mes bandes de scotch de masquage. Je vais commencer à composer avec, je peins une deuxième couche très spontanée et en enlevant mes bandes on va voir apparaître un mélange des couches successives et je reproduis le process à l’infini. Y’a des toiles qui m’ont pris des mois à faire, parce que justement je recherche l’accumulation. 

Qu’est-ce qui met fin à ton accumulation ?

Ce que je recherche c’est de capter des énergies, essayer de mixer des évènements, des contextes, des émotions et tout ce que je vis au quotidien, j’essaye de le rendre irréel, impalpable et immatériel par le biais de la peinture.

Et quand je sens que ma toile est animée par quelque chose. Quand mes formes, mes lignes et mes couleurs communiquent entre elles, je me dis OK je suis arrivé au bout, et je sens que si je rajoute quelque chose je risque de tout ruiner. C’est assez difficile à décrire, mais c’est quelque chose que je ressens. 

On le ressent aussi Théo ! Le cadre a-t-il une importance pour toi ?

Après ce qui m’influence aussi beaucoup c’est de travailler en collectif. Je crée mes tableaux avec mes potes, avec Olivia De Bona et Matthieu Dagorn. Je peux travailler sous plusieurs contextes ce qui donne des choses différentes d’ailleurs, mais là où je suis le plus à l’aise c’est dans mon atelier. Je suis chez moi, je me mets un petit son et c’est parti !

Je peux être seul ou à plusieurs d’ailleurs, et je trouve ça super important en tant qu’artiste. Parce que être artiste c’est quand même une démarche très personnel, on fait presque pas plus personnel que ça… Tu donnes ce que t’as en toi à exprimer, sauf que de travailler en collectif c’est génial parce que ça te fait avancer ! De plus, c’est intéressant de confronter ce que tu fais en bossant cote à cote avec des gens. Forcément y’a des énergies qui passent et pour moi qui ai commencé en collectif à 18 ans j’étais déjà entouré d’autres personnes en temps réel, t’as un point de vue instantané. D’autant plus que travailler tout seul, tu prends vite des habitudes et c’est plus difficile de te remettre en question.

Plus qu’un confort, ça a presque l’air d’être une nécessité pour toi ?

Ouais, on travaille aussi à plusieurs sur le même support et c’est mortel, tu fais communiquer ton travail avec celui de l’autre pour créer une oeuvre commune, je le conseille à tout le monde, surtout quand t’es bloqué et que t’es dans une période où t’es pas super inspiré, t’entourer de gens ça développe beaucoup. J’ai travaillé toutes mes toiles avec mes collègues à côté.

Ensuite ce qui différencie mon travail de mur et mon travail d’atelier c’est qu’en atelier il y a un travail de recherche avec une beaucoup plus longue période de création, c’est là que j’essaye des choses, où je travaille mon style alors que sur mur, t’as moins de temps et je suis dans quelque chose de beaucoup plus spontané et simple visuellement. C’est un fond sombre, et j’y vais.

Et en termes de techniques, d’outils, t’utilises quoi ? 

Alors je me concentre principalement sur l’acrylique et l’aérosol.  L’aérosol y’a pas 36 000 façons de la travailler, même si tu peux obtenir des rendus différents en fonction des caps que t’utilises, par exemple j’utilise la caps « transversal » avec un petit biseau et je la travaille de côté ce qui permet d’obtenir des vapeurs. 

L’acrylique, je la travaille au pinceau ou au rouleau. Après je peux jouer avec le temps de séchage et l’étaler avec des spatules et faire des impressions avec différents outils, c’est plus avec ça que je vais travailler la matière et l’aérosol vient pour travailler des contrastes, des dégradés…

Petit à petit, j’essaie de me mettre à l’huile, mais c’est une toute autre démarche, le temps de séchage est extrêmement long mais ça offre de nouvelles possibilités. 

Ce que j’ai fait aussi, c’est mêler le digital art à mes peintures. Donc avec l’aide d’un ami Arthur Lapierre, qui a créé un logiciel qui crée des bugs de l’image et en gros avec deux trois boutons, à ma dernière expo chez Artistik Rezo, les gens pouvaient faire bugger l’oeuvre en live et créer son propre print à partir de l’une de mes images.

Hidden Sides

On aimerait en savoir un peu plus, comment ça s’est fait ? Quelles ont été les inspis ? 

Mon expo « Hidden Sides » se déroule chez Art & Craft dans la galerie d’un ami Vincent Tiercin que j’ai rencontré il y a une dizaine d’années. À la base il est encadreur, mais il a aujourd’hui une galerie depuis deux ans et il expose régulièrement des artistes. Ce qui est super intéressant quand je bosse avec lui c’est qu’il a une approche de l’encadrement de l’artisanat et du coup ça donne naissance à des projets différents.

J’ai appelé cette expo Hidden Sides, donc « faces cachées » au pluriel parce que je voulais qu’on aille au-delà de ce qu’on voit ! C’est ce qu’on ressent, ce qu’il y a à l’intérieur des choses du quotidien. C’est retranscrire le réel en immatériel.

Une volonté particulière avec cette expo ?

Ce que j’aimerais c’est arriver à ouvrir certaines portes entre ce qu’il y a à l’intérieur et à l’extérieur, dans l’âme des gens.

Ce qui m’a inspiré l’expo c’est un voyage que j’ai fait un moins de juillet dans la Taïga russe à la frontière de la Sibérie. On était vraiment en immersion dans la forêt en bivouac, et j’ai ressenti pas mal de choses là-bas du fait de s’isoler, d’être en dehors de la ville, sans téléphone… en plus ce qui est drôle à cette période de l’année, c’est que le soleil se couche pendant 4-5h et il fait vraiment nuit que 2h. Ça donne des nuances auxquelles mon œil était pas habitué, des reflets du soleil sur l’eau, sur la forêt, y’a une notion de couleur, de matière d’énergie que j’ai essayé de retranscrire en revenant sur toile.

Puis j’ai enchaîné avec un second voyage à Barcelone, dans un contraste complet en revenant à la vie, aux gens, à la ville et du coup c’est cet ensemble de chose dont tu ne te rends pas forcément compte sur le moment qui ont vachement influencé mon travail.

Ouais j’imagine, parce que ces voyages, c’était à partir du mois de juillet, mais tu la préparés depuis combien de temps ? 

J’ai commencé au mois de juin, juste avant de partir en Russie. Mais c’était sur une longue période, et pendant ce temps là, l’expo est passée d’un sens à un autre.

Génial, on a un peu fait le tour, j’ai juste une dernière question : c’est quoi le rêve, est-ce que y’a une étape ultime que tu aimerais atteindre dans ton travail ?

Ce que j’aimerais bien et ça commence à venir de plus en plus, ma peinture me permet de voyager, ce qui me permet de découvrir le monde tel que je ne le connais pas. Donc là j’ai eu l’occasion, de faire des interventions en Russie, en Israël, au Portugal en Espagne donc j’ai déjà eu l’occasion de le faire un petit peu, mais après le rêve c’est juste de pouvoir continuer tout simplement et de kiffer, c’est l’essentiel !