Calligraffiti : vers un nouveau langage urbain, avec Zepha

« C’est le même état de conscience que lorsque tu peins un train. J’aime garder une certaine urgence quand je peins. Et là, j’entre véritablement en transe. » 

Zepha

Dans son atelier à Toulouse, Zepha (Vincent Abadie Hafez), artiste plasticien du mouvement calligraffiti, ajoute des couches successives à sa toile. La matière – encres, peinture – s’épaissit ou s’efface, à mesure des va-et-vient du pinceau sur la toile, créant ainsi des effets de transparence ou de brillance. Régi par une gestuelle instinctive, Zepha trace des lignes droites, des courbes abstraites, dans un élan aussi spontané que précis.

Le calligraffiti est une pratique qui mêle les techniques traditionnelles de la calligraphie à l’environnement urbain du graffiti. Depuis les années 2000, Zepha est l’un des représentants de ce mouvement. Il nous a fait part de l’engouement que suscite cette pratique aujourd’hui, bien que calligraffeuses et calligraffeurs restent un petit nombre en France.

Zepha – Commande privée, 2018.
Œuvre murale in situ, Jeddah (Arabie Saoudite).
© Zepha

L’amour de la lettre

« La lettre est déformée, mais elle est là. »

Zepha

Composé des noms « calligraphie » et « graffiti », le néologisme « calligraffiti » a été discuté en 2017 à la Commission d’enrichissement de la langue française, chargée d’approuver des nouveaux mots, en liaison avec l’Académie française. Cette même année, le terme a été adopté officiellement pour définir un mouvement artistique qui existe depuis la naissance du graffiti, et qui puise son inspiration dans des cultures ancestrales, bien des siècles en arrière.

La calligraphie désigne, étymologiquement, la beauté de l’écriture. Du grec « kállos », le beau, et « grapheîn », écrire. Autrement dit, la calligraphie est l’art de bien former les lettres manuscrites. Latine, chinoise ou encore arabe, la calligraphie est présente dans presque toutes les civilisations. Le calligraffiti serait-il l’art de rendre beau le graffiti ? En aucun cas, précise Zepha, qui voit plutôt la pratique du calligraffiti comme une continuité du graffiti. Et surtout comme une réaffirmation de l’amour porté à la lettre. « On pratique toujours le détournement de la lettre. Le mouvement graffiti s’est emparé de la calligraphie pour explorer les possibilités d’écriture », explique Zepha. Les outils changent, privilégiant les brosses et les pinceaux à la bombe, pour travailler sur une surface verticale. « Par rapport à la calligraphie traditionnelle, c’est vraiment l’environnement qui change. La plupart du temps, les calligraffeurs et calligraffeuses pratiquent à l’extérieur, sur des murs, tout comme pour le graffiti. » Le papier traditionnel de la calligraphie, souvent fragile, se voit remplacé par un support plus solide et plus grand.

Parmi les inspirations de Zepha, on peut citer Hassan Massoudy, peintre et calligraphe irakien. Trait épuré, introduction de couleurs, performances en public… Son œuvre, résolument moderne, donne une véritable impulsion à toute une génération d’artistes, vers une déconstruction plus affirmée de la lettre.

Hassan Massoudy dans son atelier

Une pratique urbaine

« Le calligraffiti est un terme qui représente l’énergie de la rue, de l’art urbain et du graffiti. »

Zepha

Il est difficile de dater précisément l’apparition du mouvement calligraffiti. On attribue couramment à l’artiste néerlandais Niels Shoe Meulman l’origine du terme. Shoe est issu du mouvement graffiti des années 80 et poursuit ensuite le travail de la lettre vers l’abstraction. En 2007, il réalise sa première exposition personnelle intitulée Calligraffiti à Amsterdam. En 2010, le livre Calligraffiti – the Graphic Art of Niels Shoe Meulman est publié par From Here To Fame Publishing à Berlin. Depuis, on dit que le mouvement s’est exporté un peu partout dans le monde. Or, le terme est bien apparu des années auparavant, de l’autre côté de l’Atlantique, comme précise Zepha : « En 1984, il y a eu une exposition qui s’appelait Calligraffiti, à New York, organisée par Jeffrey Deitch et Leila Heller. » A l’époque, l’exposition montrait l’énergie d’une pratique urbaine émergente ainsi que les connexions interculturelles qui se développaient.

Niels Shoe Meulman

Aujourd’hui, des artistes français comme Marco 93, eL Seed, 2flui, Tarek Benaoum, Shoof, Loïc Mondé et bien-sûr Zepha développent leur pratique du calligraffiti. Zepha, lui, a toujours peint en intérieur, en parallèle de ses lettrages sur le RER A de Cergy, dans les années 90. Après sa rencontre avec le calligraphe marocain Abdellatif Moustad, Zepha enrichit son apprentissage des techniques calligraphiques traditionnelles. 

Tarek Benaoum, Institut des Cultures d’Islam, Paris, 2017

« Je maîtrisais déjà la pratique du graffiti, j’ai glissé petit à petit vers l’abstraction. J’ai poussé l’idée de gestuelle, l’idée de mélanger les alphabets. »

Zepha

La notion de mouvement est centrale. Zepha relie le dynamisme de la gestuelle à l’énergie du graffiti, pratiqué dans l’espace urbain : « ce geste répétitif sur la toile ou sur le mur m’amène à un état de transe. Je suis à la fois très concentré, mais il y a aussi une forme de lâcher prise. J’aime garder une certaine urgence quand je peins, qui me rappelle la manipulation des bombes, dynamique. » Le résultat donne à voir une symphonie de lignes, de courbes, de signes, de cercles enchevêtrés, laissant deviner les mouvements fougueux et passionnés de l’artiste sur son support.

En 2013, Zepha est invité à intervenir lors d’un atelier calligraffiti au Koweït. Après cette expérience, il parcourt tout le Moyen-Orient ainsi que l’Europe pour apposer ses lettres abstraites sur des fresques monumentales dans l’espace public.

Dia logo, 2014 Fresque murale (festival Asalto), Saragosse (Espagne) – © Zepha

Vers un langage universel ?

« Il s’agit de faire des liens entre les cultures, c’est à nous d’inventer notre propre langage. »

Zepha

L’écriture et le langage renvoient à la faculté humaine de communiquer, de nommer les choses. S’il existe une grande diversité de langues et donc d’écritures, le langage lui, a quelque chose de plus universel. Dans Problèmes de linguistique générale, le linguiste et philosophe Émile Benveniste remet au centre le langage comme rapport au monde, une médiation faite entre soi et les autres. C’est par le langage que les êtres humains entretiennent des relations avec le monde extérieur. Toujours selon l’auteur, la culture est surtout caractérisée par le langage, qui met en œuvre un appareil symbolique, un lien entre l’être humain, la langue et la culture. « La culture est un phénomène entièrement symbolique. » La capacité de l’être humain à symboliser lui permet de saisir sa propre identité et de devenir sujet dans le monde.

Le calligraffiti, comme forme d’écriture, serait-il une manière de symboliser le monde ? Pour Zepha, le mouvement calligraffiti n’a pas de frontières, pas de codes établis. C’est un mouvement qui puise dans toutes les cultures du monde. Avec Zepha, la déconstruction de la lettre est poussée à l’extrême. L’écriture s’efface pour donner naissance à un nouveau langage. « Mon écriture est très abstraite. Mais dans l’espace public, je place des codex, des signes pour laisser un message. » Alphabet hébraïque ou rune, écriture cunéiforme ou grecque… L’artiste emprunte à toutes les civilisations pour créer une nouvelle culture cosmopolite.

Aujourd’hui, Zepha remarque l’engouement de nombreux artistes autour de l’écriture, sans doute pour s’extraire d’un monde de plus en plus virtuel. 

« Il y a ce côté concret, palpable de l’écriture qu’on retrouve avec le calligraffiti. » 

Zepha

Finalement, ce qui fait la richesse mouvement calligraffiti, c’est ce pouvoir de rencontre entre les cultures, traditionnelles et contemporaines, rendues visibles pour le plus grand nombre.


Pour aller plus loin :

Arabic graffiti, 2011, ed. From Here To Fame, 200 p.

The art of writing your name : Urban Calligraphy and Beyond, 2017, Publikat Verlags und Handels KG, 256 p.

Sources :