Avec le street artiste JR, lumière sur les invisibles

Le street-artist français JR investit pour la troisième fois le Palais de Tokyo et présente sa fresque monumentale « Les Chroniques de Clichy-Montfermeil » du 2 au 13 avril 2017.

Conçue avec son ami réalisateur Ladj Ly, la fresque nous met face à plus de 700 portraits des habitants des différents quartiers de Seine-Saint-Denis sur 36 mètres de long et 150m². Lumière sur ces visages.

 

« Cette fresque dresse une image de Clichy-Montfermeil composée des portraits des différentes générations qui ont vu l’utopie de ce quartier se délabrer, la misère et les tensions sociales s’exacerber […] » JR

 

Feu sur les clichés médiatiques

JR revient sur les traces de son enfance. C’est à Montfermeil que l’artiste grandit. Déjà, en 2004 dans le contexte des violentes émeutes des banlieues de Clichy-sous-Bois, JR exposait sur les murs des quartiers bourgeois parisiens des portraits grand format en noir et blanc des jeunes de la cité des Bosquets. Son projet intitulé « Portrait d’une génération » déstabilise le passant et interroge la représentation sociale et médiatique du quartier : l’objectif grand angle du 28 mm implique la proximité avec le sujet photographié et ainsi sa distorsion, comme pour mieux caricaturer l’image déformée des habitants que véhiculent les médias. « Portrait d’une génération » témoigne alors d’une situation complexe résultant d’inégalités sociales et incite les passants à s’interroger sur la véritable identité des habitants des cités de Seine-Saint-Denis. Mettre en lumière les oubliés des quartiers populaires, voici les maîtres mots de l’artiste urbain.

 

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« Portrait d’une génération » JR – Amad, Paris, Bastille 2004

« Un portrait de ceux qui s’efforcent de remettre de la poésie dans le ciment » JR

 

Des milliers de visages

Immensité, diversité, confrontation. Face à la fresque monumentale de 36 mètres de long, la réalité sociale de Clichy-Montfermeil nous apparaît de plein fouet. A la manière de Diego Rivera (1886-1957), peintre mexicain connu pour ses peintures murales engagées qui représentaient l’histoire de son peuple, JR met en scène la vie quotidienne des habitants de Clichy-Montfermeil. Des ouvriers aux dealers, des pompiers aux commerçants, en passant par les maires le Clichy-Montfermeil, tous sont représentés, sur le même plan, sans hiérarchie sociale. Le grand format permet à l’artiste de redonner une visibilité aux oubliés des cités de Seine-Saint-Denis, de montrer la richesse de la mixité des communes pour ainsi lutter contre les clichés sociaux. La fresque « Les Chroniques de Clichy-Montfermeil » entend ne pas mettre un visage sur les quartiers, mais des milliers de visages. Ces portraits posent alors la question de la mémoire et des conflits sociaux de Clichy-Montfermeil, depuis les émeutes de 2004. L’artiste JR souhaite, par la force de l’image, ancrer les habitants dans l’Histoire de façon pérenne et dépasser les différences sociales et culturelles.

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Palais de Tokyo, « Les Chroniques de Clichy-Montfermeil »
« Ce sont des groupes de photos, mais qui ne font pas une photo de groupe » JR

 

JR renouvelle la technique de la fresque, datant de l’Égypte antique et que l’on retrouve en Italie au moment de la Renaissance, âge d’or de la peinture murale. Le terme « fresque » vient de l’italien « a fresco » qui signifie « dans le frais ». A l’origine, la réalisation d’une fresque s’opère sur un enduit qui n’a pas encore séché et qui permet aux pigments de pénétrer sur le support. Ainsi, les couleurs durent plus longtemps qu’une simple peinture.

JR s’empare alors du support traditionnel de la fresque – le mur, cher aux street-artists – mais reconsidère son procédé : le collage photographique remplace l’enduit et les pigments ; le noir et blanc remplace les couleurs. Le photographe efface ainsi les différences sociales, culturelles, ou encore de couleurs de peau en choisissant le noir et blanc. Cependant, la volonté de pérenniser l’œuvre n’a pas disparu chez JR. La fresque monumentale sera ensuite installée de manière permanente à la Cité des Bosquets à Montfermeil. Le vernissage est prévu le mercredi 19 avril 2017 à 16h, face au 4 rue Berthe Morisot.

Palais de Tokyo, « Les Chroniques de Clichy-Montfermeil »
Palais de Tokyo, « Les Chroniques de Clichy-Montfermeil »

 

Dépasser les fractures sociales

Aujourd’hui, la société des quartiers populaires veut se faire entendre, clamer haut et fort ses insatisfactions et ses espoirs, changer l’image stéréotypée des cités paralysées par la délinquance, dépasser la notion « d’effets de lieu » négatifs, facteur du poids de la domination sociale.

Tout comme JR et sa fresque, c’est également ce que prône le lancement du concours Eloquentia Saint-Denis en 2013 imaginé par Stéphane de Freitas afin de mettre en avant la culture du dialogue et du débat, et faire éclore des jeunes talents restés dans l’ombre. Une formation est proposée aux élèves de l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis et prend la forme d’un concours d’éloquence au cours duquel les participants s’opposent lors de joutes oratoires. Eloquentia aspire à défaire les clichés qui pèsent sur le département du 93 et inverse la tendance : la Seine-Saint-Denis semble loin du stéréotype du quartier dit « sensible ». Par la parole, les étudiants se construisent, s’enrichissent, s’affirment, et se dressent alors contre tout déterminisme social.

 

Combattre par les mots ou par les images, c’est se faire voir, se faire entendre, briser les codes de la société et créer des ponts entre des mondes littéralement divisés.

 

Laura Barbaray.

 

 

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