Des Rues Virtuelles (Épisode 1) : Le Musée du Graffiti

-Tu as vu ce que j’ai mis sur mon mur ?
-Grave ! C’est stylé, j’ai tagué une pote dessus.
-C’est quoi son pseudo ?

Le langage du graffiti et celui des réseaux sociaux sont bien souvent similaires. On constate aujourd’hui que les règles qui régissent internet et la rue sont les mêmes : liberté, égalité et anonymat ! Les nouvelles technologies font partie intégrante de la production artistique contemporaine, certains artistes les utilisent directement dans le cadre de leurs œuvres. Internet est devenu une ville électronique où les internautes se baladent de publication en publication comme de rue en rue. Il en va de même pour les artistes et la manière dont ils doivent exposer leurs œuvres, comme l’explique C215 : « ma première galerie c’est avant tout mon site internet ». Les acteurs de l’art urbain pensent également à de nouveaux moyens de monstration, la muséologie est chamboulée à coup de modélisations 3D et de visites virtuelles. Cet article nous permet fallacieusement d’entamer une série de réflexions sur trois exemples qui mettront en scène un lieu réel ou fictif trouvant un nouveau moyen de diffusion par le biais des écrans. Au programme aujourd’hui : rencontre avec Grégory Jubé du musée du graffiti !

Façade du Musée du Graffiti passage Ponceau

Arrivé un peu en avance au rendez-vous, je sors tranquillement du métro Réaumur-Sébastopol. Une main dans la poche, l’autre tenant mon smartphone, je sélectionne un morceau de Sugarhill Gang avant d’ouvrir une autre application. L’écran titre de Flash Invaders affiche « press to start » et je pars donc en quête de quelques mosaïques à ajouter à ma collection. L’œil attentif, je profite de la chasse aux envahisseurs pour découvrir divers stickers collés aux gouttières, ces tags recouvrant les compteurs électriques ou encore ces pieces peintes à même des camions en stationnement. Arrivé à l’entrée du passage Ponceau, je m’engage dans l’allée étroite et aperçois Greg me saluant avec un grand sourire. Nous entrons dans sa caverne d’Ali Baba protégée par une gardienne de plastique tenant un panneau d’informations. A notre gauche, un mur couvert des tags des visiteurs du musée, à notre droite un autre pan couvert de panneaux arborant les tags de certains grands noms du graffiti : Quik, Oeno, Trane ou Nasty. Nous montons l’escalier : au premier étage une mise en scène originale nous montre des photographies de rue, cri d’amour aux grands graffeurs dont la quantité de tags est devenue légendaire à l’image d’O’Clock ou Horfé. Arrivé au deuxième étage nous nous installons sur un canapé, entourés de sérigraphies de Street Art qui n’ont de « Street » que le nom comme le fait remarquer Greg. L’entretien commence sur les chapeaux de roues :

Wall of fame des visiteurs invités à laisser leur « tag »

Simon : Commençons avec le plus polémique : j’ai pu lire sur les réseaux sociaux qu’on te traitait de « voleur », en raison du fait que tu récupères des choses dans la rue sans forcément demander l’avis aux artistes ou aux propriétaires des murs. Néanmoins ton acte n’est pas vraiment égoïste puisque aujourd’hui tu montres gratuitement cette collection. Qu’as-tu à nous dire à ce propos ?

Greg: Je viens du graffiti, je ne demandais pas forcément d’avis quand j’en faisais et c’était quelque chose que je voulais dans la même tradition. Les writers sont un peu les « hackers » du système. Ce qui m’intéressait c’est la limite juridique entre la propriété physique, qui appartient aux propriétaires du mobilier urbain et la propriété intellectuelle ou morale qui appartient aux artistes. C’est sur cette corde fine, ce vide juridique que je me positionne. Si j’avais laissé le propriétaire physique agir, il aurait repeint les œuvres et si je me fiais à la propriété morale, les tagueurs ont tagué plus qu’à un seul endroit, ils ont démultiplié leur art ailleurs, donc subtiliser un-millième de leur travail c’est peu de choses.

Ma volonté, c’est également de sauvegarder tout ça des ravages du temps, qui agit directement sur le graffiti par son caractère éphémère et que je souhaitais contrer, tout simplement parce que ça me fait mal au cœur de voir des choses disparaître…

Simon: Justement quand on regarde ta collection, parmi tes œuvres, on trouve davantage de stickers, des tags, des choses que l’on regarde beaucoup moins, des œuvres qui ne bénéficient pas de la volonté du grand public de les protéger au contraire de certains Banksy ou C215 qui sont mis sous plaques de plexiglas.

Greg: C’est toujours un travail de mémoire. Les stickers, c’est peut-être parce que la pluie peut les abîmer et j’avais envie d’en sauvegarder au moins un par artiste, chercher l’exhaustivité dans cette forme. Les objets sont surtout venus pour contrer le marché : le marché a imposé qu’il fallait vendre des supports, c’est donc à partir de ce postulat que j’ai commencé à récupérer des choses dans la rue. Mais à la base, la partie immergée de toute cette collection c’est ma documentation photographique qui représente plusieurs centaines de milliers de clichés que je voudrai également exposer mais je n’ai, hélas, pas la place de le faire ici. Pour moi ce qui a une réelle valeur dans ce mouvement c’est la mémoire : les blackbooks qui pour certains ont été détruits, les photos qui restent la propriété des artistes. C’est tout cela qui a un intérêt !

Ensemble de panneaux urbains tagués

Simon : Concernant ta collection, comment l’as-tu commencé ? Vers quelles branches t’es-tu dirigé en premier ? Et comment ta démarche a t-elle évoluée ?

Greg : Avant tout, je viens d’une culture plus large qui est celle du Hip Hop. Chacune de ses disciplines touche l’un des sens : le rap qui touche l’oreille, le graffiti qui touche les yeux, le breakdance qui touche le corps, la mode vestimentaire qui touche la question du style et donc du goût. J’ai commencé en m’intéressant à l’ensemble, en collectionnant de la musique, en allant voir des battles de danse, en découvrant tout ce que drainait cette culture. Un jour on m’a offert un appareil photo, je ne savais pas quoi en faire, je suis descendu en bas de chez moi et j’ai commencé à prendre des tags en photo. Je me suis spécialisé petit à petit, au départ je prenais tous les graffitis, puis les fresques et comme il y avait cette volonté de laisser une trace et de voir ce qui restera dans le temps ; je sais très bien que les fresques en couleurs ont été prises en photos. Avec l’émergence du Street Art, j’ai l’impression que tout est sauvegardé, mais le tag avait encore besoin d’être conservé par l’image, c’est pour ça que je me suis spécialisé là-dedans.

Simon : Tu as toi-même graffé sous le pseudo d’AREK. Que retires-tu de ces années passées dans la rue ? Et en quoi cela a forgé ta vision du graffiti et des arts urbains de manière générale ?

Greg : Je ne sais pas si j’ai graffé parce que j’étais un graffeur ou bien pour une autre raison. J’ai commencé la photo bien avant, et j’ai graffé par la suite. Je me demande si ce n’était pas plus pour comprendre le mouvement et les idéologies qu’on peut y accrocher ou même socialement ce que cela implique de graffer. Je ne considère pas avoir eu une carrière de graffeur même si j’en ai fait pendant dix ans. J’ai surtout voulu comprendre cette culture en la pratiquant et par la suite, quand je suis rentré en école d’arts, j’ai appris d’autres choses ; c’est tout cela que je voulais mettre à profit en ouvrant le musée.

Greg au milieu de ses photographies mises en scène

Simon : Effectivement, ce côté artistique transparaît un peu dans la manière dont tu expose cette collection. Ce n’est pas du tout un musée comme les autres, il y a des thématiques, des œuvres qui sont mises en scène. Peux-tu nous parler de la construction de ce discours muséal ?

Greg: C’est peut-être un défaut, mais je ne suis pas du tout dans les dates, dans le name dropping dans tout ce que font habituellement les musées. D’ailleurs ce n’est pas un vrai musée dans le sens où même la mairie n’est pas au courant, ça reste un petit peu vandale. Ce en quoi je crois, ce sont les idées, ce qui m’intéresse chez les artistes c’est quelles idées ils ont eues, qu’est ce qu’ils ont apporté comme pierre à l’édifice, au monde du graffiti mais aussi au monde de l’art plus globalement. C’est un peu la quête a laquelle je me voue avec ce musée : essayer de déceler ce qui fait du graffiti un mouvement artistique qui sort du cadre du Pop Art, du Street Art, du muralisme, etc. Quelle est l’essence de ce mouvement qui fait qu’il est encore plus puissant pour moi, que les précédents ?

Simon : Concernant la récente mise en ligne d’une modélisation 3D de ce musée (voir le lien en bas de l’article). Les nouvelles technologies offrent de nouvelles possibilités d’échanger et par certains aspects internet et la rue ont de nombreux points communs. Quel est ton avis à ce propos ?

Greg: Il y a, avec le graffiti, une envie de donner de la visibilité à sa personne, à ses idées, à ce que l’on fait, c’était la base du graffiti. Depuis qu’internet est arrivé, la diffusion, les buzz, le partage permettent de démultiplier tout ça. Je ne pense pas qu’internet ait tué le graffiti mais je pense qu’internet est le futur du graffiti : en terme de hacking, en terme d’idées neuves, dans le but de faire bouger la société. C’est justement ça qui me plaît dans le graffiti, ce qu’il apporte à la société, je ne crois pas vraiment à la théorie du chaos et au fait qu’il faille tout détruire.

Simon : Concernant l’avenir de cette collection, à court ou long terme, quelles sont tes ambitions par rapport au public ? Par rapport aux institutions ou au monde des arts urbains de manière générale ?

Greg : Au niveau du public, tant que le musée est ouvert, j’aimerai que les gens passent, même si je ne suis pas toujours là pour la visite guidée parce qu’elle me prend beaucoup de temps. J’ai pris un lieu avec une vitrine pour qu’il soit vu de l’extérieur et j’espère que les gens se déplaceront ne serait-ce que pour voir l’objet. Maintenant mon but serait de porter tout cela en plus haut lieu, d’être vu par les institutions et que cette collection passe dans ces institutions parce qu’elles ont les moyens de la faire voir et de faire passer le message de manière beaucoup plus puissante que moi tout seul.

Ensemble de stickers d’artistes

Informations supplémentaires :

Adresse : 20 Passage du Ponceau, 75002 Paris

Téléphone : 06 32 20 46 84

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Instagramhttps://www.instagram.com/arekgreg/

Site de modélisation 3D : https://my.matterport.com/show/?m=Bdr9dLMwNpn&help=0&utm_source=4